Django Reinhardt

Rétrospective Django Reinhardt 1934-53

Saga/Universal

Django Reinhardt ça ne s’écoute pas, ça devrait se danser, au fond. ?a ne peut pas se comprendre, mais par contre ça peut très bien vous retourner, vous retrouver et même vous plaire. On y va ?

«Les voyages sont la partie frivole des la vie des gens sérieux, et la partie sérieuse de la vie des gens frivoles.» (Linda Lê)

Le génie c’est difficile, ça vous dépasse, c’est mal embouché, ça glisse, vous échappe. ?a peut même vous refiler de sérieuses déprimes ( cf. Jackson Pollock à propos de Pablo Picasso ) – Le bon génie, lui, il s’en contre-fout de vos angoisses et questions, il vole, s’en va, revient vite fait puis disparait un bon coup. Peu lui importe, il est libre ce génie-là. Il faut écouter Django Reinhardt, l’entendre sans essayer de le comprendre. C’est lui qui nous a compris et nous on ne s’en remet pas encore. Un génie ça travaille pour l’humanité entière, l’éternité autant que ça durera (cf. Woody Allen ). Un génie, sa force, c’est d’être imprenable par quelque bout que ce soit ( pied de nez ? ). ?a se marre bien, ça travaille énormément sans jamais le montrer, c’est là pour faire rêver les pauvres et faire baver les riches. ?a prends très au sérieux ce que la société néglige absolument : l’amour, le désir, les plaisirs, le sens de la vie. Vous me direz que les autres aussi ne font que çà, se préoccuper de ces choses – Oui, peut-être, faut voir … j’en doute ( non, en fait je n’en doute pas un instant ). Faut voir surtout «comment» qu’ils s’en occupent ! N’importe-comment le plus souvent, totalement à l’envers, sans aucun jugement, mais avec tellement d’àprioris. Voler, dans les airs, au-dessus des cieux, autour de la planète, plus loin même, c’est extrêmement sérieux. ?a demande à ce que l’individu qui le désire «habite» les ailes qui le feront voler. A la limite qu’il se fasse «aile» ( l’incarnation ), qu’il se fasse «air» ( disparition ), qu’il quitte tout ce qui fait l’homme le tant de devenir celui qu’il doit «être» ( vocation ? ) – et puis, un beau jour, comme ça, l’air de rien, le type réapparait, au coin d’une rue. A l’aise comme seuls savent l’êtres les véritables héros ( hérault ). Ce ne sera jamais un statut social, une «star», c’est un état d’apesanteur – Il y a de ça chez Django, celui des débuts, comme celui de la fin, et tout le temps qui passera au milieux. Et son «jeu de guitare», quel est-il alors ? – Est-ce que l’on sait parler des larmes lorsqu’elles vous viennent jusqu’au bas des joues ? Sait-on dire comment l’air devient soudain épais, dense, joueur, lorsqu’en face d’une femme avec qui l’on déjeunait simplement les «temps changent» ? Ces moments où plus rien n’est pareil pour ouvrir sur qui l’on redevient toujours ( depuis toujours ! ). La séduction c’est l’homme, les femmes, nous toutes et tous ( pauvres pommes parfois, à l’occasion ou souvent, selon). Je ne dirais rien de son jeu, il n’y a rien à dire. ?a ne vous servirait à rien de toute façon. Tous ceux qui chaque jour encore, et depuis des décennies déjà, s’esquintent à essayer d’apprendre ses traits, ses phrases, son «style», n’y sont jamais arrivés – La comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais imaginés deux minutes un jeune étudiant en art dramatique se lancer «façon» Alain Delon ( là où Klaus Kinski voulait apprendre des aimaux, des bêtes, au plus cru ). Si ça n’était douteux, je dirais que son génie, sa destinée, l’a poussé jusqu’à jouer ce que personne ne pourra plus jamais penser, avec une main atrophiée – Django c’est William S. Burroughs, le Marquis de Sade, Robert Mitchum, Gérard Depardieu, Françoise Sagan, Bob Dylan, Arnold Schönberg, Barry White, Gesualdo, Pascal, Don Cherry, Nietzsche, Kurt Cobain, W.C. Fields, … et pas : David Guetta – à vous de voir, en toute liberté, en pleine conscience. L’homme ne parle en général que des hommes ( comme la Bible d’ailleurs ), s’inventant des Dieux pour le besoin et l’occasion. Sinon quel serait le sens pour le présent au quotidien comme au figuré, qu’en ont les Gitans ? Pour eux la mémoire se mange, s’avale, s’incarne – et les objets terrestres, matériels, se consument puis se brûlent après cette vie. L’autre ( celle à venir, la vraie), de vie, est la seule qui compte véritablement. C’est celle-là qui fera l’homme. Hey-oh ? Pas cons-le-peuple ! Et qu’est-ce que c’est beau, fort, irradiant, prenant sa musique à Django. Une musique de la vie, une philosophie de la note, une présence nébuleuse au swing. Trop solide pour être dans la boîte, trop vivante pour refuser les formes, bien trop joueuse pour ne pas comprendre ce que jouer veut dire – Voilà c’est là, pour vous, un coffret ( trois disques, un livre épais en couleur et un «petit» film, le seul qui existe ):

»Rétrospective Django Reinhardt 1934-53«
( Coffret 3 CD + 1 DVD – Saga Universal )

Noël Akchoté / texte – skug online 16-04-2010
Alessandro Barberi / redaction web – skug online 16-04-2010

Parution dans la version allemande: skug Vol. 82, 4-6/2010
(Traduction: Alessandro Barberi)