Miles Davis Quintet

»The Legendary Prestige Sessions«: Réédition de l’ensemble des séances qui changèrent la face du Jazz dans le milieu des années 50. L’arrivée de Coltrane, d’un
nouveau jeu de contrebasse aussi avec Chambers et d’un Miles Davis toujours
plus a la pointe de son temps et de son art.

1955, 1956 et même 1958. Ca démarre comme ça: John Coltrane (ténor), Red Garland (piano), Paul Chambers (contrebasse) Philly Joe Jones (tambours). Miles devant, derrière, leadership semi-complet, doute intégral, orchestre solide autant que possible mais pas trop non plus. Laisser des marges, du flottement, des frottements, serrer les gars de très près, jamais lâcher la bride. Les grands hommes sont toujours ceux qui font les bons choix au bon moment: Etre là avant les autres, avant même que qui que ce soit d’autre ait eu l’idée, surtout ne jamais se laisser doubler. Prévoir des plans bis, des accès de secours et des sorties définitives. Le carton jaune et rouge en musique, chez Miles, ça existait. Qui a déjà vu Miles en scène sait tout cela. De quelle main et comment il entrait, sortait chaque musicien. Les yeux, les mains, un simple geste, un coup du talon, toujours surveiller les pieds chez Miles, le signe peut venir de tout le corps, a n’importe quel moment: Toute sortie est définitive. Plus tard, vers la fin et après le come-back du debout des années 80, il faudra sans cesse surveiller les yeux, qu’ils relève ses lunettes un instant et le couperet tombe. Le synthétiseur modèle Oberheim était sans cesse tenu on Hold, un cluster permanent qu’il montait ou descendait en volume, selon le soliste et afin tout simplement de ne pas laisser le front man sans embûches. Jamais tranquille chez Miles. Pour l’assurance, le confort, la facilité, y a des tas d’autres orchestres possibles. 1955 et 1956 donc. C’est toujours d’actualité. Coltrane arrive, un nouveau son, une nouvelle approche, une révolution á venir, des drames aussi pour les anciens et surtout pour Rollins dont la descente aux enfers de la modernité impossible va commencer (surtout, Don’t Stop the Carnival).

Quatre disques, 6 albums et quelques extra ou bonus Live (Bill Evans sur les quatres derniers titres): The new Miles Davis quintet, Workin‘ with the Miles Davis quintet, Steamin‘ with the Miles Davis quintet, Relaxin‘ with the Miles Davis quintet, Cookin‘ with the Miles Davis Quintet, Miles Davis And The Modern Jazz Giants. Supervision, Production: Bob Weinstock. Studio, son légendaire: Rudy Van Gelder (Hackensak, New Jersey), bien évidement. Et puis ce répertoire encore entre deux d’une certaine façon, car ces quintet sont autant une fin (Bebop, Cool, Hard Bop á venir) qu’un debut ( Modern Jazz et Free to come). Stablemates de Benny Golson, In your own sweet way de Dave Brubeck, les classiques futures The Theme, Four, Half Nelson, Tune Up, Walkin‘ de Miles, Woody’n you, Two Bass Hit ou Salt Peanuts de Dizzy. De Rollins Oleo, de Monk Round Midnight et Well you need’nt de Benny Carter When Lights are Low et puis les standards et autres thèmes de Broadway comme: My Funny Valentine, I could Write a Book, If I were a Bell, When I fall in Love, It could Happen to you, Something i dreamed last night, There is no Greater Love. Tant de chansons chez Miles, de toujours. J’écoute Half Nelson, les huit mesures d’introduction de Philly Joe a la Batterie sont
déjà en soit une décharge, un coup de tonnerre, les fameux sacs de graviers qui se déversent sur la caisse claire, comme on disait Art Blakey. Paul Chambers essaie de tenir le cap, ses lignes de basse sont plutôt aigus pour l’époque, contre-points mélodiques, peu de graves, le tout en marquant au sol les mesures qui défilent face un Philly Joe qui n’attend rien pour décoller, sortir du chemin, emmener tout l’orchestre.

Miles affiche un pavillon ouvert, le grain des enregistrements donnent presque l’impression qu’il est au bugle par moment, les phrases s’enchaînent avec distance, on sent un mélange de maîtrise et d’angoisse, tout cela est aussi intense et fort que fragile au fond. Red Garland accompagne de manière minimale sur les premiers chorus, on est encore dans les codes d’orchestres anciens, le Be-Bop y contribue avec quelques mises en places, accents, avec les specials ( Mélodies Basées sur le Thème mais qui généralement ne couvrent que la moitie de chaque section afin de laisser chaque soliste terminer les dernières mesures par un solo). Coltrane prend le relais juste derrière Miles, il semble déjà extrement place, solide, posé. Les phrases déjà potentiellement complexes, sortent du ténor avec une régularité unique, ça débit des notes, ça monte la gamme comme ci et ça la descends autrement. Dire que c’est ce jeune type la qui va dans moins de dix ans tout foutre en l’air dans le monde du Jazz. Une fois de plus ce sera la guerre des anciens et des modernes. Toujours Pareil. Toujours et encore. You’re my Everything (Harry Warren/Mort Dixon/Joe Young) Warner Bros Music – Sur le début de l’index on entend Miles descendre une courte phrase avec sa fameuse trompette bouchée (Mute) puis de sa voix rauque, cassée, quasi aphone dire: You’re my everything – right ? hold on, when you see red light on you guys are supposed to be quiet. C’est Tout Miles. On a du mal a imaginer que personne dans cet orchestre (après au moins déjà 5 albums en semble) ne sait ce que la lumière rouge veut dire dans un studio. Mais surtout il ne dit pas: Attention ça tourne, ou on enregistre ou on va y aller, non il dit: Quand la Lumière, là, est Rouge, Tout le Monde fait le Silence! Chef d’orchestre c’est ça, tout comme un réalisateur de cinéma, un metteur en scène, un chef de chantier ou le manager d’une équipe de concepteurs de logiciels. Ca tient son monde, ses gens, son équipe. Faut savoir tenir tout le monde autant que les choisir, et souvent sans même que les intéressés sachent déjà bien pourquoi. Si on écoute bien la section rythmique, au fond associer Red Garland, Paul Chambers et Philly Joe Jones c’est presque une hérésie. C’est d’une certaine manière un mariage contre nature. Je veux dire le tempo de Philly Joe et les lignes de Chambers semblent a tout moment pouvoir se casser la gueule, tout cela est instable, limite, au bords du précipice (Gainsbourg: Jazz dans le Ravin). Il y avait quand même a cette époque des tas d’autres combinaisons possibles beaucoup plus en harmonie et stable. Mais la stabilité ça n’aura jamais été l’affaire de Miles. Des les débuts dans les groupes de Charlie Parker, Miles est en danger, trop frêle, trop juste et court. Dizzy fait le poids de très loin, Miles pas. On dirait qu’il aura passe sa vie a accoucher des artistes, a les mettre en porte-a faux, sur la ligne blanche, en décalage et ce dans le seul et unique but de les rendre meilleurs. Tut pousse a se dépasser, a se réinventer chez Miles. Il ne vous prends jamais comme vous étés mais pour ce que vous allez pouvoir devenir. Et au fond ces Prestige sessions ce sont l’un des tous derniers paliers avant le grand saut. C’est de la que viendront toutes les autres expérimentations, les nouveaux groupes, les nouvelles manières de jouer une mélodie. Car autant Miles aura cherche, été le guide de beaucoup, le découvreur, l’éclaireur, autant d’une certaine façon il n’aura jamais put jouer autre choses que des chansons. Ce qui frappe toujours chez lui c’est bel et bien que la forme reste classique a chaque période. Des débuts aux derniers groupe, tout fonctionne a peu près sur le même schéma, même les ouvertures sont cadrées, les places tenues, l’ensemble sous contrôle. Ces Prestige Sessions ont eu tellement d’influence sur le Jazz moderne, sur son époque puis ensuite sur chaque nouveau venu. Chaque étudiant, débutant s y est collé pour apprendre. Parce que c’est le Coltrane des accords encore, parce que c’est le Paul Chambers des lignes hautes et mélodiques, que Miles joue dans les grilles. Ces séances, au fond, ont tellement générées (comme plus tard avec les groupes électriques pré et post come back) de musiques chez d’autres gens que peut être on ne les a pas reécoutées depuis longtemps. On pense savoir et on découvre a chaque instant tellement de choses. Je ne vous dis même pas d’essayer vous aussi. Vous avez compris je pense. On se retrouve après et on en parle? Bonnes séances avec le Miles Davis Quintet!

Miles Davis Quintet: »The Legendary Prestige Sessions« (Universal, Coffret 4CD +
Bonus Transcriptions)

Parution dans la version allemande: skug Vol. 68, 9-11/2006 (Traduction: Alessandro Barberi)