Wikipédia

La neutralisation des savoirs.

Fin janvier 2007, la blogosphère française et ses constellations s’émeuvent, s’irritent, se mobilisent en quelques minutes. Le délit : dans l’un des principaux quotidiens français, un énergumène a osé exposer à la population son opinion sur Wikipédia, constat peu élogieux du projet encyclopédique communautaire sur un mode résolument sarcastique. En riposte aux critiques soulevées dans la chronique, la fatwa tombe instantanément et le cas de Francis Marmande est examiné par les geeks du web 2.0 culturel (ou supposé tel). Qui est donc cet individu ? Inconnu de nombreux wikipédiens, leur premier réflexe se devine aisément… malheureusement, aucune page ne lui est pour l’instant consacrée dans Wikipédia. Qu’importe : un petit tour sur le web suffira pour glaner quatre titres, deux dates et trois infos, et la lacune est réparée une poignée de minutes après la parution de sa chronique. Moins rapide que l’influx nerveux, mais d’une réactivité et d’une efficacité redoutables. La page « Francis Marmande » est donc créée, mais sur fond de réaction passionnée à ce qui est alors considéré comme un affront envers la communauté. Introduction brutale, peu raisonnée, et qui ne manque pas de questionner la politique éditoriale de l’encyclopédie. D’assez piètres discussions d’ordre éthique vont pourtant fleurir pour finalement se résumer à la notion floue de « neutralité », maître-mot par défaut du projet. Les modules « discussion » et « historique » des différentes versions archivées sont souvent plus instructifs que les articles en eux-mêmes. Ici, les premières versions confirment que la création de cette page vient en réplique à cette chronique, alors décrite comme « un article d’une rare agressivité contre Wikipédia », ce qui sera retiré de la version stabilisée. Sur Wikipédia, joie de l’instantanéité permise par les « wikis » : on agit d’abord, on réfléchit ensuite. Mais goûtons une seconde au débat éditorial : « Francis voulait devenir célèbre. Il publie un article minable et insultant. Sa récompense est qu’il obtient un article ? ». Finement joué ! La discussion terminée, vient l’annonce triomphale des résultats: «Un article neutre sur un personnage qui ne l’a pas été ». Universitaire, spécialiste de Georges Bataille, auteur, chroniqueur, contrebassiste de jazz… Francis n’a certainement que faire de Wikipédia, de ses ambitions et de son avenir. Sa seule faute : l’avoir exprimé.
Cette modeste campagne intentée puis avortée contre Mr. Marmande révèle pourtant en creux l’inévitable dissolution des contenus et des savoirs vers laquelle tendent un par un les articles de l’encyclopédie par son seul mode de fonctionnement. Une ligne éditoriale rigoureuse fait largement défaut. Il existe bien quelques listes éparpillées d’articles « à faire », nécessités ponctuelles, mais aucun plan structuré ne légitime les entrées. La neutralité qu’on a vue brandie peut par ailleurs se retourner en impasse, et certains articles exhibent avec fierté leur incapacité à trouver un état d’achèvement convenable. En témoignent les requêtes en citations de sources pour des assertions ou articles « sujets à caution », ou encore les pages « semi-verrouillées » par précaution. L’utopie des savoirs ne dispose en effet d’aucun arbitre valable en cas de litige ; des discussions informelles où chaque internaute avance masqué doivent à elles seules assurer cette fonction. Car c’est un principe magique d‘ « autorégulation » qui doit théoriquement – divinement ? – permettre qu’un beau jour l’ensemble se mette à fonctionner convenablement. Bref : la contingence chaotique des apports de chacun soumise à la très fiable loi du « moins pire ». Evidemment, c’est un peu court, d’autant que l’impératif de neutralité se transforme souvent en un principe d’édulcoration, de dissolution, qui permet même à certains de tirer leur épingle du beau jeu de cette éthique fourre-tout. La neutralité des savoirs vient alors nettement neutraliser les contenus. Exemple entre mille, tel micro-parti politique pourra s’auto-affubler d’une étiquette light « autonomiste » ou « fédéraliste » pour éviter d’être identifié «d’extrême droite». Le tapis rouge semble ainsi déroulé pour accueillir les pires thèses qui pourront alors parfaire leur vitrine dans un asile aussi favorable et peu regardant.
Mal généralisables, les plus petits exemples sont toutefois parlants. Prenons un guitariste français, connu pour écrire régulièrement dans Skug, et voyons comment l’encyclopédie a traité son cas. Un dimanche soir en plein été 2005, 1 heure du matin – un moment de solitude ? -, un wikipédien se donne pour mission de lui créer sa page entre deux contributions concernant les guitaristes blues/jazz et les mathématiques. De Dick Dale à l’histoire des polynômes… Pour l’heure, notre ami est « musicien, compositeur, acteur ». 7 minutes suffisent pour que la biographie devienne : « guitariste, violoniste et compositeur de jazz expérimental », le tout agrémenté d’une discographie aussi sommaire que décousue. Ni faite ni à faire, la page existe pourtant sous forme d’ébauche, et advienne que pourra. Violoniste ? Etrange. Une entrée récemment créée rameute vite divers scrutateurs. Leur jeu favori consiste à faire du coloriage : l’étendue des savoirs se mesure ici avant tout au nombre de liens internes (ailleurs, on parlerait d’autopromotion). A la va-vite, le guitariste se retrouve donc catégorisé dans divers portails aussi inutiles (« né en 1968 ») que fantaisistes (« violonistes de jazz »). Vient alors le gros du travail de coloriage : insérer un peu partout les « [[ » et « ]] » qui permettent de faire clignoter en rouge les personnalités qui ne méritent pas leur page personnelle dans l’encyclopédie et en bleu les plus chanceux. D’autres participants, apparemment plus dés??uvrés encore, vont jusqu’à faire clignoter les noms de ville, les années, les notions les plus générales … tout est bon, même si ça n’a aucun sens.
En janvier 2008, notre guitariste est toujours violoniste de jazz et l’intervention devient nécessaire. Mais l’initiateur d’un article n’a de cesse de surveiller que son travail n’a pas été détricoté par un autre. Passe encore que l’on vienne compléter l’article (ça fait « avancer » le projet), mais modifier les bourdes auxquelles croient dur comme fer ces cerbères, c’est s’exposer à être soi-même « reverté », détricoté sur-le-champ. Allons-y malgré tout, juste pour voir. Premier test : remplacer « violoniste » par « trompettiste », ce qui n’est ni plus vrai, ni plus faux… et qui passe tout seul ! Ca en dit déjà long. Passons ensuite à l’établissement d’une discographie plus complète. Pour le contenu, le cerbère vous laisse faire (vous travaillez pour lui) ; son job à lui, c’est le style wiki. Assez discret, il n’est pourtant jamais très loin et surveille en temps réel les modifications, corrige les coquilles et fait même un peu de coloriage en attendant la suite. D’autres sujets fâchent, telle l’appréciation du créateur de la page qui associe l’intéressé à la seule étiquette « jazz », point qu’il serait bon de nuancer. Mais la remise en cause est impensable : enlevez ce « portail jazz » décrété par le cerbère, il le rétablira sans cesse et vous aura à l’usure, puisque lui sait que c’est « jazz » qui convient. Des articles secondaires comme celui-ci ne sont en réalité surveillés que par leur seul créateur qui tient sa minuscule chasse bien gardée. Mieux vaut abandonner et en inférer la pertinence des autres articles. Au principe de cette utopie communautaire, l’anonymat des contributeurs jette un voile sur les défauts de compétence et d’autorité, sur les lacunes et l’amateurisme des modalités de contrôle. Il existe pourtant une étrange hiérarchie chez ces anonymes : le crédit accordé à un contributeur régulier enregistré sous pseudonyme est largement supérieur à celui qui est simple
ment de passage. Ce dernier, repéré par son adresse IP, est alors nommé avec mépris un « IP ». Ne lui manque plus que son numéro sur le bras. Manifestement, pseudonyme et mail bidon sont ici gage d’identité et de fiabilité. Rien d’étonnant : ça va tellement bien avec le reste du costume. Relevant une erreur grossière dans un article important, un internaute de passage la corrige et voit son intervention immédiatement annulée. Explications ou aveux du cerbère local : « Cher IP. J’ai reverté tes modifications par simple précaution et sans aucune connaissance de la chose. J’agis ainsi plusieurs fois par jour, lorsque je vois une modification que je juge suspecte faite par un contributeur anonyme. Ce n’est pas l’idéal, mais c’est du vandalisme dans 90% des cas ». Plus loin, le censeur compulsif indique qu’il a ainsi « des milliers de pages à suivre ». Malgré l’ampleur apparente de sa tâche quotidienne, on espère pour lui que ce non-travail est correctement non-rémunéré à la hauteur de ses non-compétences déclarées. « Moi tant que Wiki s’améliore, je suis prêt à me faire engueuler ». Bon, et après ?
Neutralité et anonymat, autant dire rien qui fâche rédigé par un groupe de n’importe qui s’autorisant – jusqu’à preuve du contraire – de nulle part, si ce n’est d’une supposée bonne volonté au service d’un effort collectif. A nous de bien vouloir croire que les flux incontrôlés et incontrôlables dans Wikipédia se réguleront miraculeusement pour qu’advienne un savoir conséquent. Les véritables spécialistes n’ont pas traîné à déserter le site, trouvant insupportable de se voir corrigés par le premier venu. On les comprend. Alors, encyclopédie ou open bar?