Al Maslakh ( L'abbatoir)

Nouveau label Franco-Libanais de musiques improvisées dirige par Sharif Sehnaoui et Mazen Kerbaj. Paris – Beyrouth Aller-Retour – www.almaslakh.org

Et même si le hasard des colis postaux fait que je trouve ces quatre superbes albums un certain 18 juillet 2006, il ne sera pas pourtant ici question de Beyrouth sous les bombes, de Tsahal en opération, du Hezbollah en action, de la Syrie, de Chirac et De Villepin ou de la politique globale des Etats-Unis d’Amérique au moyen-orient. Quatre objets, donc, tout a fait remarquables en tant que tels, et avant même d’aborder leur contenu, leurs sens possibles sur la carte des musiques actuelles improvisées ou minimales dans le monde. Le fait est que les deux instigateurs du label, Sharif Sehnaoui et Mazen Kerbaj dirigent aussi l’un des tous premiers festivals de ce genre au Liban (Irtijal, Festival de musiques improvisées Á Beyrouth) et que le label en est un prolongement évident. Chacun de ces disques enveloppe dans une pochette carton aux couleurs sables ou chaudes, illustre par des dessins ou graphismes de Kerbaj lui-même, numéroté de zéro a 500 comporte cette notule en bas de page: Al Maslakh (L’abbatoir) Est un objet non-identifie crée dans le but de publier l’impubliable de la scène artistique Libanaise, laquelle scène nous ait particulièrement peu connue si l’on excepte les artistes expatriés (laissons-donc Abou-Khalil tranquille). Article # 02: Rouba3i5 présente deux titres (22’47 et 16’40) d’un quartet enregistre en août 2004 a Beyrouth et se composant de Mazen Kerbaj (tpt), Christine Sehnaoui (alto sax), Sharif Sehnaoui (guit) et du percussionniste Norvégien Ingar Zach. Des le début on hésite a définir un cadre, des tendances ou même une direction. Pas tout a fait minimalisme japonais, pas non plus franchement Post- Free-Jazz européen, bref une rencontre comme il en existe autant que possible dans ces milieux (le texte au dos précise que le groupe fonctionne comme un trio invitant un percussionniste différent a chaque fois). Ca démarre relativement indéfini, cliquetis et bruits divers de rigueur, objets sur les cordes, tampons du saxophone un par un, vent dans l’embouchure, aller-retour sur les caisses. Plutôt dense mais avec distance, recul, et toujours comme un vocabulaire pré-établi qui permet de garder l’unité du groupe tout en allant vers on ne sait encore ou. Soutenu plus que nerveux, précis même si souvent encore isolé, á huit minutes environ du premier titre la fameuse drone-line s’installe, imperturbable. Je ne dis pas que ces trois-la ne soient pas tout a fait sérieusement pionniers au Liban de ces musiques, je pense simplement que je connais par avance le déroulement des opérations. Des quatre musiciens c’est certainement Christine Sehnaoui qui m’intrigue le plus car elle semble particulièrement malléable, innovatrice et flexible. Sans doute la seule ici dont on ne puisse pas clairement définir la position a chaque étape. Et c’est un atout sans mesure pour ce qui s’improvise. Pour le reste je ne peux que m’incliner devant une sorte de professionnalisme a jouer cette musique qui de la guitare aux percussions fait tout a fait son effet. De manière absolument subjective, pour moi donc, savoir a chaque instant qui fait et quoi et comment (Keith, Franz, Axel et al), a plutôt tendance a me donner envie de passer rapidement a la suite. Disons que l’album prend tout son sens d’etre encore frais car enfance de l art et premiers débuts, que tout cela sonne parfaitement bien (contrôle et maîtrise, développements et passages obliges) et qu’au fond Dieu y reconnaîtra les siens (Si il en fallait un ce serait celui-la). Objet numéro #4: The adventures of Nabil Fawzi, un duo entre le clarinettiste Gene Coleman (Chicago) et le contrebassiste Libanais Raed Yassin. Découpé en 5 épisodes (1-5) avec des intitulés qui semble correspondre au séjour et des anecdotes sur place. Sans doute est-ce la combinaisons de ces deux instruments qui nous entraîne si directement vers une musique plus datée historiquement, plus free, plus acoustique aussi. Malheureusement la clarinette basse est aux musiques improvisées ce que le vibraphone est au Jazz Post ou Hard-Bop : une lourde référence. Pour être tout a fait honnête ici, autant Raed Yassin semble vif, alerte, intense et pousse les limites du genre tout en gardant une forte logique interne autant Coleman me fatigue très rapidement. Comme tant d’autres Coleman possède un véritable tic musical (une phrase rapide, soufflee avec accents saccadés) qui s’étale concerts après concerts, albums après albums et qui personnellement me rends l’écoute difficile. (On peut aussi repenser au duo Louis Sclavis et Ernst Reijseger et se repasser leur disque chez FMP). BRT VRT ZRT KRT c’est le titre du disque # 01, un solo de trompette de Mazen Kerbaj. Le texte au dos insiste ici encore sur le fait que ces enregistrements ont été réalises sans montage, overdubs ni quelque électronique que ce soit. Peu importe, je dois dire (le groupe Quebecquois de fusion Uzeb précisait aussi sur chaque album la non utilisation de synthétiseurs mais de convertisseurs midi dans les années 90). 15 titres allant de deux a sept minutes, une sorte de catalogue des possibles a la manière d’un Classic guide to Strategy de John Zorn mais sans doute plus influencé par Franz Hautzinger et Evan Parker. Disons qu’on touche ici aux limites des musiques improvisées pour verser dans l’expérimentation et les techniques extrêmes. Mais très certainement c’est cet album qui de l’ensemble des quatre va très nettement le plus loin dans son aboutissement. Sons limites, sifflements, souffle circulaire ou tubulaire, extrêmes aigus, de-phasages acoustiques, etc. On peut quand même noter un décalage entre la performance et le discours et c’est peut être ce qui manque au disque pour en faire un album véritablement achevé. Plus extérieur qu’intérieur, plus en apparence qu en devenir, plus emballé que déroulé. Ce qui fonctionne ici particulièrement bien c’est le fait que ce soit un enregistrement en tant que tel et non pas comme avant juste une captation de concert. En cela le disque se construit comme un album, comme un tout au delà du document (vieux débat de ce qui doit être produit en musiques improvisées comme ailleurs, l’instant face a l objet). last but not least le dernier arrive du label est le numéro #5: Cloister enregistre a Paris (Avril 2005) et qui propose trois titres de durées égales (20’55, 21’34 et 24’36) du duo Tom Chant (saxophone Soprano) et Sharif Sehnaoui (Guitare acoustique). Une appartement session comme on disait avant qui s’accompagne d’un court texte assez auto-suffisant signé Kerbaj dans le livret, et qui tente de nous expliquer l’existence (donc ici représentée au somment, bien évidement) d’un son Parisien, Français face au son Londonien, Anglais, le tout avec en sous-main la présence d’influences libanaises. Autant je suis près a discuter d’un son Lyonnais avec L Arfi, Sclavis ou le Workshop de Lyon, voire d’un son de l’Est vers Nancy, Verdun autant définir un son de Paris me semble assez vague. Mais Peu importe, il y a effectivement un son qu’on peut dire de Tokyo, d’Osaka, de Berlin, Vienne ou Chicago, alors pourquoi pas Paris … ? Tom Chant s’avance d’entrée de jeu avec un très beau son surtout a bas volume, dans les extrêmes aigus, dans toute son articulation et pour le coup on peut dire que les générations anglaises de Great Players avant lui forcent sans doute chaque nouveau venu a s’identifier rapidement et très sérieusement. Dans une sorte d’agitation contrôlée plus que de mouvement a proprement parler les deux passent d’une situation a une autre, tantôt bruyante et frénétique, tantôt calme et silencieuse, parfois tout en même temps et en ce qui me concerne je reste en attente assez longtemps du cote de Sehanoui. Ici tout particulièrement a nu, les limites d’un jeu fait uniquement de frottements et d’objets coincés dans la guitare se font sérieusement sentir. Sans espérer une note, une phrase ou même quelque clusters on aimerait pouvoir penser que diverses directions, solutions ou propositions soient possibles dans le cours des évènements mais encore faudrait-il en avo
ir les moyens. Disons qu’a chaque fois que le duo semble s’affranchir des bruitismes convenus, que quelque chose pourrait se construire, s’enclencher on retombe a la case précédente et ce faute manifestement d’une certaine maîtrise instrumentale, cote guitare. Ou bien est-ce que la limite du genre fait que personne ne s’autorise vraiment de hors piste? Ca semble ère actuellement assez souvent le cas dans tout ce qui touche au courant minimal. Anyway, ces quelques critiques faites il s’agit quand-meme de célébrer avec engouement l’arrivée d’un nouveau label, d’un nouveau courant, d’un autre territoire sur la carte et de l’étendue toujours plus lointaine de ces musiques. Il est évident que ce point de départ sera le début d’une suite a venir et que c’est de la pratique et des rencontres que les choses naissent. En cela ce label est effectivement tout a fait pionnier et verra très certainement d’autres manières de faire, d’autres musiciens expérimenter, d’autres horizons s’ouvrir. Attendons la suite en tous domaines. Demandons toujours plus, cela fait du bien a tout le monde a la finale.