Jacques Derrida

1930 – Vendredi 9 octobre 2004

D’un Cogito de la mort. Jacques Derrida reste. Il n’aura eu de cesse de nous prévenir. Tout en lui la refuse, l’étrille, la brandit (poétique et politique de l’amitié, hyper présence au monde), et ce jusqu’a l’ultime. Retourne la mort une dernière fois pour la nier et ce faisant la dire en ce qu’elle á d’impossible et donc d’impensable (Khora, de là on ne pense pas). Mais il a échoué car fondamentalement, intrinsèquement, verbalement même, Derrida ne meurt pas: Il devient le pénultième. L’avenir va sans doute nous dire, ou plutôt nous le surligner ici, ce que nous craignons de savoir déjà; pensera-t-on avec Derrida ou bien De Penser á, ne pas oublier, ni pour mémoire ni en mémoire mais pour s offrir le luxe de la nostalgie la plus stridente et la plus aride aussi. Laisser advenir une disparition pourtant dites comme impensable par lui-même et ce jusqua l’ultime: »Depuis Platon, c’est la vieille injonction philosophique: Philosopher, c’est apprendre á mourir. – Je crois á cette vérité sans m’y rendre. De moins en moins. Je n’ai pas appris á l’accepter la mort.« (1).

Une mémoire ne se rend que vivante, elle s’y condamne même. Celle de Derrida nous nous devons de la mêler a tout. Certainement pas pour lui obéir ni lui survivre mais parce que de tous, et pour nous, il restera le dernier (comment le pénultième peut aussi être un dernier? c’est ce que l’on peut encore penser pour soi). Différence puis indifférence, et ce terme terrible lorsque il résonnera dans des universités en mal de programmes: Déconstruction. La déconstruction est un désossement, le démembrement, une aporie faites lecture, une expérience ultime mais qu’on se devra de ne pas aboutir sous peine de désintégration. Pour déconstruire il faut toujours reconstruire, aussi. Ne pas briser sa base, ni sa source; savoir en laisser un bout pour demain. Encore: »Si j’avais inventé mon écriture, je l’aurais fait comme une révolution interminable.« (1) Qui dit aussi ceci: »Je désigne ainsi, par métonymie, une ethos d’écriture et de pensée intransigeant, voire incorruptible, … sans concession même á l’égard de la philosophie, … D’ou le goût sévère pour le raffinement, le paradoxe, l’aporie.« (1).

Faire le deuil est un travail, lire aussi. S’en faire un deuil reste une autre affaire, quasi sourde ou aveugle (voiles, fichus), mais on n’arrache pas le texte des morts aux vivants si simplement. Ils résonnent de tout leur être. Ils sont enfin immortels, franchir le seuil de sa propre matérialité peut conférer une existence, une puissance, assourdissante a sa littéralité. Car: »on peut être le contemporain »anachronique« d’une »génération« passée ou á venir.« (1) Jacques Derrida est
mort. Sa pensée pas, voilà tout.

(1) Toutes citations in »Le Monde« – entretiens avec Jacques Birnbaum, mars 2004.

A lire (sélection de traductions)

– Passagen Verlag: »Apokalypse« (EUR 15,-); »Chora« (EUR 11,-); »Dissemination« (EUR 50,-); »Fichus Frankfurter Rede« (EUR 14,-); »Limited Inc.« (EUR 35,-); »Über den Namen – Drei Essays« (EUR 26,-)

– Wilhelm Fink: »Aporien« (EUR 22,-); »Die Einsprachigkeit des Anderen« (EUR 19,90)

– Suhrkamp: »Das andere Kap.« ( EUR 8,-); »Marx & Sons« (EUR 9,- ); »Politik der Freundschaft« (EUR 15,- ); »Die Schrift und die Differenz« (EUR 15,- ); »Schurken« (EUR 24,90); Geoffrey Bennington/Jacques Derrida: »Ein Portrait« (EUR 14,- ); Jacques Derrida/Hans-Georg Gadamer: »Der ununterbrochene Dialog« (EUR 9,-)

Parution dans la version allemande: skug Vol.  61, 12/04-02/05
(Traduction: Alessandro Barberi)