Jim Hall mardi et Keith Rowe samedi

Deux géants et deux individus qui marquèrent profondément l’histoire du jazz et de l’improvisation.

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Carnet de route. Pour un peu: carnets de nuits. Style oblique et genres confondus (déjà bien mieux que styles confondants!). Le concert et tous ses rituels, tout son monde. La forme et les présupposes. Dois-je sortir, et si oui, á quelle fin? Est-ce que le concert c’est aussi transformé en lieu de vérification (je vérifie sans risque: définition quasi entière du culturel)? Aura-t-il, en deux siècles, inventé quoi que ce soit d’autre socialement, et si oui: pour qui? Oh remarque, ont peut très bien aussi y aller comme ça, les mains dans les poches, sans á priori ni trompette. En peinture on dirait que Jim Hall aurait des sonorités de Renoir et Monet là ou Rowe serait Rothko et Twombly, peut-être? Toujours le XIXeme avant le XXéme, ce qui ne rime plus vraiment á rien non plus. Jim Hall jouait en duo au Porgy and Bess là ou Keith Rowe jouait dans le cadre d AMM, mais seul et á la Project Space/Kunsthalle Wien. Rien ne s’oppose plus non plus ici. Deux lieux avec histoire, pratique, programme. Pourtant c’est au Porgy and Bess que j’ai vu Anthony Braxton en solo l’été dernier et que cette soirée là me résonne encore dans la tête. Lieu de mémoire peut-être? Oui, certainement. Lieu multiple en tous cas (Histoire, actualité, territorialité, styles au pluriel tout comme nuits plurielles). La question au fond est celle que personne ne pose: Ces deux artistes, ces deux géants et deux individus qui marquèrent profondément l’histoire du jazz et de l’improvisation au point de se voir chacun affublés de wagons entiers de suiveurs mécaniques, devrions-nous les associer, les dissocier, les entendre dans un tout ou bien les séparer dans notre écoute? La musique vivante me donne toujours á penser en direct. C’st même comme un signe d’intensité, plus ça improvise plus ça pense, plus ça induit et sous-tend. Les idées vont vite, en temps réel, sans direction autre que ce que la musique dispose. Voila, on ne le dira jamais assez: le dispositif de jeu est en place. Je parle comme ça, on dirait que vous savez parfaitement qui sont Hall et Rowe. Ca n’est très certainement pas le cas et c’est une chance que de ne pas le savoir encore.

jim_hall_1_Foto_by_Magdalena_Blaszczuk.jpgC’est au fond l’idée même du générique, en terme critique, enfin possible. Le critique vous sermon d’oeuvres qu ils n’écoutent pas, sans lire ou regarder, puis il vous entretien d’artistes quasiment inconnus á vous mais ensuite. Et je remet du Derrida: »On peut être le contemporain »anachronique« d’une »génération« passée ou á venir«. – Voilà le lieu que j’habiterai pleinement si il me fallait ne plus en choisir qu’un. Il faut pourtant bien que je vous dise quelque chose de Jim Hall et Keith Rowe. Les deux sont Guitaristes, les deux ont transformés leur jeu et du même coup inventés un mode de jeu pour tous, au delà même du style. Position d’un Ethos sans aucun doute. Jouer c’est faire retour a l’enjeu. Accepter de perdre tout sans jamais penser á gagner. Laisser faire mais attention, jamais de laissé aller. Tous deux projettent un son unique, comme on lance une couleur sur la toile (qu’elle soit canevas, écran ou score). Chacun des deux d’une manière radicalement á soi. Mais le plus important encore n’est pas là. Le plus important, et ce qui me fait les associer totalement, c’est leur niveau de mise en jeu (on irait chercher chez Clausewitz la terminologie qu’on serait au coeur du sujet). ‚peu de risque, peu de jeu‘ peu de soutient physique de la chose, peu de risque possible aussi. La musique vivante ne sera jamais un concept mais un présence, questionnant la place comme le rôle de chacun y participant. Et toutes et tous, nous y participons. Retournons-y souvent (Je tiens ici a remercier les organisateurs de nous rendre tout cela possible, jours après jours). Jim Hall le mardi et Keith Rowe le samedi, ce fut une belle semaine.